Toute ressemblance avec des situations réelles de travail est, en principe, parfaitement intentionnelle.

Il existe, dans la langue du travail, des formules qui ont l'élégance des civilités et l'efficacité des petites contraintes. Elles arrivent bien peignées, avec des manières, presque avec des excuses, et c'est précisément pour cela qu'elles méritent d'être regardées de près. « Je me permets de… » est de celles-là.

La phrase a l'air irréprochable. Elle s'annonce avec modestie. Elle prend les précautions d'usage. Elle semble presque demander pardon d'entrer. Et pourtant, elle entre. Mieux encore : elle obtient souvent d'entrer d'autant plus facilement qu'elle se présente comme une retenue.

C'est là sa finesse. Car on se permet déjà beaucoup en disant qu'on se permet. On se permet de relancer, de rappeler, de corriger, de reprendre, d'insister, de déplacer légèrement la conversation. La formule ne retire rien à l'intervention ; elle l'habille. Elle ne réduit pas la portée de ce qui va suivre ; elle lui donne simplement la tenue nécessaire pour devenir plus difficile à contester.

Une contrainte bien présentable

Dans les mails, le procédé est devenu presque classique. Je me permets de vous relancer. Je me permets de revenir vers vous. Je me permets de vous rappeler que…

La phrase se donne comme une courtoisie, mais elle transporte déjà une attente, parfois une impatience, parfois même un reproche tenu en laisse. Celui qui l'écrit conserve le bénéfice de la correction ; celui qui la reçoit hérite d'un léger déplacement de gêne. Car enfin, comment mal accueillir une demande si proprement formulée ? Comment s'irriter d'une pression qui s'annonce presque en s'excusant ? Comment résister sans courir le risque d'apparaître, soi, comme abrupt, peu coopératif ou excessivement susceptible ?

La politesse, ici, n'adoucit pas toujours la contrainte. Elle peut aussi la rendre plus difficile à nommer.

Dans la langue du travail, la brutalité ouverte n'est pas toujours la forme la plus efficace de domination. Il existe des formes bien plus fines, bien plus lisses, bien plus socialement acceptables.

Sa vie orale : reprendre la main sans le dire

En réunion, « je me permets de… » peut devenir une manière très policée de reprendre la main. Je me permets de préciser. Je me permets de nuancer. Je me permets de revenir sur ce qui vient d'être dit.

Rien, là non plus, qui ressemble à une attaque frontale. Et pourtant, chacun connaît ces moments où la formule sert moins à éclairer qu'à corriger publiquement, moins à enrichir qu'à se hausser dans l'échange. Celui qui parle se présente comme mesuré, prudent, presque humble. Mais il installe en même temps une légère asymétrie. Il rectifie sans avoir l'air de rectifier. Il rabat la parole précédente sans avoir à assumer franchement le surplomb. Il se donne la place du plus exact, du plus rigoureux, tout en gardant les apparences de la civilité.

La formule permet d'occuper une position de hauteur sans reconnaître ouvertement ce mouvement de hauteur. Une correction feutrée. Une reprise élégante. Une manière de se placer dans l'échange sans prendre le risque social d'avoir l'air dominateur.

Un objet de santé relationnelle au travail

Le plus intéressant est peut-être moins le mot que ce qu'il autorise. Il autorise à intervenir tout en se donnant l'image de celui qui n'intervient qu'avec scrupule. Il autorise à relancer tout en s'exonérant du poids d'une relance. Il autorise à corriger en laissant à l'autre la charge de paraître mal réagir s'il s'en offense.

La formule produit une chose très précieuse dans le monde professionnel : elle rend le refus plus coûteux que l'intervention elle-même.

Et c'est là qu'elle devient un objet de santé relationnelle au travail. Non parce qu'elle suffirait à faire un climat délétère, mais parce qu'elle participe de ces micro-langages qui organisent, jour après jour, la circulation du pouvoir, de la gêne, de l'autorité et de la docilité. Le travail s'éprouve aussi dans ces phrases minuscules qui déplacent les places sans jamais le faire complètement à découvert.

Il ne suffit pas qu'une phrase soit polie pour qu'elle soit légère. Il ne suffit pas qu'elle soit bien tournée pour qu'elle soit juste.

Répondre par un excès de clarté

Que répondre à cela ? Sûrement pas la rudesse. Elle serait trop facile, et souvent contre-productive. Elle offrirait à la formule ce qu'elle attend presque toujours : le contraste flatteur entre sa correction à elle et l'excès supposé de la réaction adverse.

Il faut répondre autrement. Par un excès de clarté. Demander ce qui est réellement en train de se faire. Obliger la phrase à sortir de son halo protecteur. La priver du bénéfice de son élégance lorsqu'elle sert à masquer une relance, une pression, un rappel à l'ordre ou une reprise de pouvoir.

Que voulez-vous dire précisément ? Sur quel point souhaitez-vous revenir ? S'agit-il d'une précision, d'un désaccord, d'un rappel ou d'une décision ? Qu'attendez-vous exactement de moi ?

Ces réponses n'ont rien d'agressif. Elles font mieux : elles réintroduisent dans l'échange ce que certaines formulations cherchent justement à esquiver. Une relance redevient une relance. Une contradiction redevient une contradiction. Un recadrage redevient un recadrage. À partir de là, au moins, la conversation cesse de se cacher derrière ses gants.

En entreprise aussi, certaines formules obtiennent beaucoup précisément parce qu'elles frappent sans bruit.

Peut-être faut-il alors leur répondre, non par la brutalité, mais par une clarté un peu plus exigeante. Les obliger à se dire entièrement. Et, lorsqu'enfin le langage renonce à son flou protecteur, refermer l'échange avec cette politesse rendue à sa juste place :

Je vous remercie.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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