Cancer et travail : nul ne doit un exploit à sa maladie

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise ne relève pas de la coïncidence.

Il est des exploits devant lesquels la justesse commence par la retenue. Ne pas expliquer trop vite. Ne pas rabattre une vie sur une morale. Ne pas transformer une grandeur singulière en leçon disponible pour les autres.

Charlie Dalin est parti seul autour du monde. Il a tenu un bateau, une trajectoire, des nuits sans bord, des calculs où chaque erreur peut devenir irréparable, la violence du large, l'extrême précision du geste, cette solitude où l'homme n'a plus grand-chose pour se protéger de lui-même, sinon son intelligence, son métier, son corps et son cap. Et, dans cette traversée déjà presque impossible, il y avait la maladie. Non comme une note ajoutée au récit pour l'épaissir, non comme un détail tragique venu grandir après coup la légende, mais comme une présence réelle, intime, installée dans cette autre cabine, plus close encore, qu'est le corps malade.

Il a gagné le Vendée Globe. Il l'a gagné avec cette science rare des grands navigateurs, cette manière de lire le vent, la mer, les machines et le temps comme d'autres lisent une phrase dont chaque inflexion engage la suite. Il l'a gagné alors que son corps portait déjà une menace que beaucoup auraient trouvée assez vaste pour interrompre le reste. Puis il est mort à quarante-deux ans. L'ordre de ces faits a quelque chose d'insoutenable : la victoire, puis la perte ; l'océan traversé, puis cette autre immensité, plus obscure, que personne ne traverse pour le spectacle.

Devant cela, il faut d'abord s'incliner.

S'incliner sans récupérer. S'incliner devant le navigateur, devant la précision du geste, devant l'intelligence du large, devant l'homme qui a tenu son cap dans une double immensité : celle de la mer et celle de la maladie. Il ne s'agit pas seulement d'une victoire sportive, même si elle l'est pleinement. Il y a là quelque chose de plus vaste, de presque sidérant, une manière de rester dans son métier, dans son exigence et dans sa route alors que la maladie aurait pu tout recouvrir. Cela mérite l'admiration entière, et peut-être même ce silence particulier qui suit les choses trop grandes pour être immédiatement converties en commentaire.

Mais c'est précisément parce que l'exploit est immense qu'il faut le protéger des mauvaises leçons que nous pourrions lui faire dire.

Personne ne doit gagner son Vendée Globe avec un cancer

Les vies exceptionnelles ont parfois ce destin étrange : elles grandissent notre regard, puis, si nous n'y prenons pas garde, elles rétrécissent celui que nous portons sur les autres. Une trajectoire hors norme devient une formule. Un courage singulier devient un exemple. Un exemple devient une attente. Une attente devient une norme muette. Et la norme muette, dans le monde social comme dans le monde du travail, sait très vite déposer sur les personnes ordinaires une exigence qui n'ose pas dire son nom.

Voyez, il a gagné le Vendée Globe avec un cancer.

La phrase est vraie.

Elle n'est pas toute la vérité.

La vérité entière doit aussi dire ceci : personne ne doit gagner son Vendée Globe avec un cancer. Personne ne doit prouver sa valeur, sa force, sa dignité, son courage ou son amour de la vie en continuant à travailler, à produire, à diriger, à répondre, à rassurer, à rester fiable, admirable, disponible, solaire ou inspirant pendant que son corps traverse une épreuve qui suffit déjà largement à remplir une existence.

La maladie grave ne devrait jamais devenir une épreuve supplémentaire d'exemplarité.

Nous aimons les récits de dépassement parce qu'ils nous aident à respirer. Ils donnent à la peur une forme supportable. Ils disent que la volonté peut parfois tenir tête à ce qui la dépasse, que le corps malade n'est pas seulement un corps vaincu, que le diagnostic ne confisque pas tout, que l'être humain peut encore désirer, agir, créer, aimer, partir, revenir, accomplir. Ces récits sont précieux lorsqu'ils ouvrent une possibilité. Ils deviennent dangereux lorsqu'ils s'installent dans les consciences comme une mesure de la valeur humaine.

Car toutes les personnes malades ne pourront pas transformer l'épreuve en récit élevé. Certaines ne le voudront pas. Certaines auront seulement peur. Certaines souffriront sans grandeur visible. Certaines s'arrêteront de travailler. Certaines perdront leurs mots, leur énergie, leur mémoire, leur visage, leur patience, leur rapport au temps. Certaines n'auront aucune envie de parler de combat, de victoire, de résilience ou de nouvelle naissance. Elles ne seront pas moins courageuses pour autant. Elles seront simplement malades, c'est-à-dire déjà engagées dans une traversée qui ne demande à personne la permission d'être lourde.

Il faut redire cela avec une fermeté presque tendre : avoir un cancer ne crée aucune obligation d'héroïsme.

Une personne malade a le droit de s'arrêter. Le droit de ne plus tenir son poste. Le droit de demander un aménagement. Le droit de refuser une réunion. Le droit de ne pas répondre à un message professionnel. Le droit d'avoir peur. Le droit de reculer. Le droit de revenir, puis de repartir. Le droit de ne pas reconnaître son propre corps. Le droit de ne pas être inspirante. Le droit de ne pas transformer ce qui lui arrive en petite conférence lumineuse sur le sens de la vie.

Le cancer n'est pas un séminaire de développement personnel organisé par le destin.

Il peut déplacer une existence, bien sûr. Il peut faire tomber des illusions, changer les priorités, révéler des liens, en rompre d'autres, rendre certaines choses plus nettes et d'autres définitivement secondaires. Mais il n'a pas vocation à produire une version meilleure, plus pure, plus sage ou plus performante de la personne qui le traverse. Il n'est pas une pédagogie obligatoire de la profondeur. Il n'est pas une épreuve initiatique mise à disposition des bien portants pour qu'ils y puisent une morale.

Dans le travail, cette question devient particulièrement sensible, parce que l'entreprise aime les récits de résistance individuelle. Elle les aime d'autant plus qu'ils permettent parfois d'admirer la personne sans interroger suffisamment les conditions qui l'entourent. Le salarié qui tient malgré les traitements, la cadre qui revient vite, le dirigeant qui continue à porter ses dossiers, l'enseignante qui prépare encore ses cours, le technicien qui ne veut pas lâcher son équipe, tous peuvent susciter une admiration sincère. Ils peuvent aussi, malgré eux, devenir les figures commodes d'une morale professionnelle dont il faudrait se méfier : la valeur d'une personne malade se mesurerait à sa capacité de rester utile.

Il y a une violence très douce dans cette idée.

Elle ne parle pas fort. Elle ne dit pas brutalement : continuez. Elle dit plutôt : quel courage. Elle dit : vous êtes admirable. Elle dit : vous nous impressionnez. Elle dit : vous gardez une énergie incroyable. Et parfois, sans le vouloir, elle enferme. Car celle ou celui que nous admirons pour sa force peut avoir de plus en plus de mal à dire qu'il n'en peut plus. Celle que nous avons appelée courageuse se sent parfois tenue de rester courageuse un jour encore. Celui que nous avons présenté comme exemplaire n'a plus tout à fait le droit d'être simplement épuisé.

L'admiration, lorsqu'elle n'est pas délicate, peut devenir une seconde charge.

Ce choix n'a de valeur que s'il reste un choix

Il ne s'agit évidemment pas de dire qu'une personne atteinte d'un cancer ne devrait pas travailler. Ce serait une autre forme de confiscation. Pour certaines personnes, le travail demeure un appui, un repère, une dignité, une structure, une manière de rester relié au monde ordinaire. Continuer peut être vital. Revenir peut être réparateur. Conserver une activité peut permettre de ne pas être entièrement absorbé par la maladie. La personne malade ne cesse pas d'être sujet de son désir au motif qu'elle devient patiente. Elle peut vouloir travailler, décider, créer, transmettre, manager, terminer un projet, retrouver une équipe, tenir une place qui ne soit pas seulement celle du soin.

Mais ce choix n'a de valeur que s'il reste un choix.

Il cesse d'en être un lorsque la personne continue parce qu'elle a peur de disparaître professionnellement, peur de perdre son revenu, peur d'être remplacée, peur de ne pas retrouver sa place, peur d'être regardée comme fragile, peur que son arrêt soit interprété comme un abandon. Il cesse d'en être un lorsque l'entreprise célèbre son maintien sans regarder ce qu'il lui coûte. Il cesse d'en être un lorsque le collectif s'habitue à sa force et ne sait plus entendre les signaux de son épuisement.

Il existe des retours au travail qui relèvent de la santé.

Il existe aussi des retours qui relèvent de la peur.

Toute la difficulté consiste à ne pas les confondre.

Le maintien dans l'emploi d'une personne malade n'est pas une petite victoire administrative que l'on pourrait inscrire trop vite dans un bilan. C'est une architecture humaine, médicale, sociale et organisationnelle. Cela suppose de la confidentialité, du temps, des relais, des aménagements réels, une attention à la charge, une coordination avec les bons acteurs, une compréhension de la fatigue, de la douleur, des effets des traitements, des fluctuations d'énergie, de concentration, de mémoire, de moral et de sommeil. Cela suppose surtout de ne pas demander à la personne malade de ressembler trop vite à celle qu'elle était avant.

Car la maladie ne touche pas seulement le corps. Elle touche l'identité professionnelle.

Beaucoup de personnes souffrent de ne plus pouvoir faire ce qu'elles faisaient, ou de ne plus le faire avec la même aisance. Elles avaient été rapides, précises, fiables, disponibles, solides. Elles deviennent intermittentes, dépendantes d'un calendrier médical, moins prévisibles pour elles-mêmes, parfois lentes à comprendre ce qu'elles auraient saisi autrefois en un instant. Ce n'est pas seulement une baisse d'énergie. C'est une blessure de l'image de soi. Le travail n'était pas seulement une activité ; il était une manière de se sentir capable. Lorsque cette capacité vacille, c'est toute une partie de la personne qui cherche un nouvel équilibre.

Voilà pourquoi les récits héroïques doivent rester à leur juste place.

Ils disent ce qu'un être humain peut accomplir dans des circonstances extraordinaires. Ils ne doivent jamais servir à mesurer ceux qui ne peuvent plus accomplir. Ils montrent une mer traversée ; ils ne doivent pas faire honte à ceux qui n'arrivent pas à traverser une journée. Ils célèbrent une force rare ; ils ne doivent pas rendre suspecte la fatigue ordinaire. Ils honorent une vie immense ; ils ne doivent pas humilier les vies qui, face à la maladie, demandent seulement de la paix, de l'aide, du temps ou du silence.

Il y a des personnes qui traversent l'océan, d'autres une chambre d'hôpital, un couloir avant un résultat d'examen, une matinée de travail en faisant semblant d'être à peu près là, ou seulement la peur de ne pas voir venir le prochain printemps. Aucune de ces traversées ne devrait être regardée comme indigne parce qu'elle ne produit ni record, ni image, ni arrivée triomphale.

L'entreprise doit apprendre à distinguer l'exploit de la norme. Elle peut admirer la personne qui continue, mais elle ne doit jamais faire du maintien une obligation morale. Elle peut accompagner un retour, mais elle ne doit pas l'imposer comme horizon naturel. Elle peut se réjouir qu'un salarié souhaite rester dans l'activité, mais elle doit aussi protéger celui qui ne le peut plus. Une politique humaine de santé au travail ne commence pas par l'injonction à tenir. Elle commence par la possibilité de dire : je ne peux pas.

Cette phrase n'est pas une défaite.

Elle est une information essentielle sur le réel.

Un corps malade ne ment pas toujours avec élégance. Il impose parfois ses ruptures sans se soucier de l'agenda, des échéances, des projets, des ambitions ou de la bonne volonté. Il rappelle que la vie professionnelle repose sur une donnée que les organisations préfèrent oublier : nous travaillons avec des corps. Des corps qui tiennent, qui compensent, qui s'adaptent, puis qui parfois ne peuvent plus. Des corps qui ne sont ni des métaphores, ni des ressources abstraites, ni des instruments parfaitement réglables par la motivation.

La dignité d'une personne malade ne dépend donc pas de sa capacité à continuer.

Elle demeure entière dans l'arrêt, dans le recul, dans la peur, dans l'ambivalence, dans la colère, dans la fatigue, dans l'impossibilité momentanée de produire, dans le refus d'être admirée. Elle demeure entière lorsqu'une personne ne répond plus, lorsqu'elle demande à être remplacée, lorsqu'elle ne sait pas de quoi elle aura besoin le mois suivant, lorsqu'elle renonce à un rôle qui la structurait. La dignité ne commence pas au moment où la personne transforme son épreuve en exemple. Elle précède tout récit.

Il faut aussi se méfier du mot "résilience" lorsqu'il arrive trop vite.

Il a parfois la douceur d'un mot bienveillant et la brutalité d'une attente cachée. Être résilient, dans certaines bouches, signifie revenir vite, rester positif, faire quelque chose de beau avec ce qui vous détruit, ne pas trop déranger l'organisation avec la durée réelle de la réparation. Or il est des épreuves qui ne réparent rien. Il est des maladies qui ne grandissent pas. Il est des douleurs qui ne deviennent pas sages. Il est des peurs qui ne produisent aucune lumière particulière, sinon celle, fragile et suffisante, de continuer à respirer.

Le social, le travail, la santé au travail et les ressources humaines devraient tenir ensemble cette vérité : accompagner une personne malade, ce n'est pas chercher la meilleure manière de conserver sa performance ; c'est chercher la manière la plus juste de préserver sa place, ses droits, son revenu, sa santé, son lien au collectif et sa liberté de choix. Parfois cette liberté conduira vers le maintien. Parfois vers l'arrêt. Parfois vers un retour progressif. Parfois vers une autre organisation. Parfois vers un renoncement douloureux mais nécessaire.

Tout cela doit pouvoir exister sans soupçon moral.

La personne qui travaille pendant son cancer n'est pas plus digne que celle qui s'arrête. La personne qui revient vite n'aime pas davantage la vie que celle qui prend du temps. La personne qui raconte son épreuve n'est pas plus courageuse que celle qui la garde pour elle. La personne qui veut continuer ne nie pas nécessairement sa maladie ; celle qui veut disparaître un moment du champ professionnel ne renonce pas à elle-même.

Il faudrait que nos organisations deviennent assez adultes pour accueillir cette pluralité.

Assez adultes pour ne pas confondre admiration et prescription.

Assez adultes pour comprendre que l'exploit d'un être humain ne doit pas servir de mètre posé sur tous les autres corps.

Le plus bel hommage rendu à un destin exceptionnel n'est pas d'exiger des autres qu'ils le rejoignent. C'est de lui laisser sa grandeur propre, irréductible, presque solitaire. C'est reconnaître qu'une telle vie agrandit le champ de ce que nous pouvons admirer, sans réduire celui de ce que nous devons protéger. C'est saluer la traversée d'un homme sans demander à chaque malade de faire de sa propre maladie une traversée héroïque.

Une légende digne de ce nom n'écrase pas les vies ordinaires.

Elle les éclaire sans les juger.

Elle nous montre une hauteur sans faire honte à ceux qui restent au sol.

Il faut donc saluer Charlie Dalin pleinement. Saluer le navigateur, le marin, l'intelligence du geste, la science du large, la victoire presque irréelle, le courage qui ne se laisse pas facilement saisir par les mots. Saluer l'homme qui a tenu son cap dans une double immensité, celle de l'océan et celle de la maladie. Saluer ce qu'il a accompli sans l'aplatir dans une petite morale professionnelle. Saluer, enfin, ce que cette histoire contient de bouleversant, sans la transformer en devoir pour les autres.

Car il y a des exploits qui nous obligent à admirer.

Il y en a qui nous obligent aussi à protéger ceux qui ne pourront jamais les accomplir.

Charlie Dalin a gagné le Vendée Globe contre son cancer.

Cette phrase peut nous bouleverser, nous élever, nous laisser presque sans voix devant ce qu'un homme a su accomplir au bord de sa propre nuit.

Elle ne doit jamais devenir une consigne adressée aux malades.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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