Prétérition au travail. La pierre lancée, la main déjà retirée.

Toute ressemblance avec des situations existantes ou ayant existé en entreprise comme dans nos vies ordinaires ne relève pas de la coïncidence.

Je crois supporter assez mal les prudences rhétoriques.

Ces phrases qui avancent de côté, prennent des airs de délicatesse, annoncent qu'elles ne veulent ni blesser, ni accuser, ni créer de malaise, puis déposent pourtant dans la pièce exactement ce qu'elles prétendaient retenir. Elles me mettent mal à l'aise parce qu'elles n'appellent aucune réponse simple. Que répondre à quelqu'un qui affirme ne pas dire ce qu'il vient pourtant de dire ? Comment saisir une parole qui mord, puis retire aussitôt sa gueule dans les plis convenables de la formulation ?

La prétérition appartient à cette famille-là.

Elle annonce son silence pour mieux faire entendre ce qu'elle tait. Elle dit "je ne veux accuser personne", et déjà quelqu'un est désigné. Elle dit "je ne voudrais pas créer de problème", et déjà le problème est entré. Elle dit "je ne vais pas revenir sur l'historique", et déjà tout l'historique pèse dans la pièce. Elle dit "je ne remets pas en cause votre travail", et déjà le travail vacille sous la phrase.

La pierre est lancée.

La main, déjà, s'est retirée.

Dans le travail, cette figure n'est pas seulement un raffinement de langage. Elle n'appartient pas seulement aux traités de rhétorique, aux commentaires littéraires, aux élégances anciennes de la parole publique. Elle vit très bien dans les réunions modernes, les mails prudents, les comptes rendus, les entretiens, les apartés, les groupes de travail, les phrases de couloir, les alertes molles, les accusations retenues par le bout des lèvres. Elle a même trouvé dans l'entreprise un terrain assez favorable, parce que l'entreprise aime les paroles mesurées, les désaccords constructifs, les formules responsables, les tensions dont personne ne voudrait assumer entièrement la violence.

Alors elle se glisse là.

Dans ce petit espace entre ce qui doit être dit et ce que personne ne veut avoir l'air de dire.

La prétérition, aussi appelée paralipse ou prétermission, consiste à affirmer qu'une chose ne sera pas évoquée tout en la faisant exister par cette évocation même. La définition paraît presque amusante. Elle donne à la langue une souplesse d'acrobate. Dire que l'on ne dira pas, et dire tout de même. Se taire en parlant. Retenir en montrant. Fermer la porte en laissant tout le monde regarder par l'ouverture.

Mais dans les relations de travail, cette acrobatie perd assez vite son charme.

Parce qu'elle ne sert pas seulement à attirer l'attention. Elle sert souvent à organiser une déresponsabilisation. La personne ne dit pas franchement. Elle ne se tait pas non plus. Elle choisit cette zone intermédiaire, commode et trouble, où la parole produit son effet sans consentir à porter tout son poids.

"Je ne veux pas être désagréable, mais…"

La phrase a déjà préparé son alibi.

"Je ne dis pas qu'il y a un problème de management, mais…"

Le problème est là, posé au milieu de la table, mais personne ne l'a tout à fait amené.

"Je ne voudrais pas parler de son attitude, mais plusieurs personnes se posent des questions."

Les questions sont anonymes, l'attitude est atteinte, plusieurs personnes deviennent une foule sans visage, et celui qui parle peut encore se présenter comme simplement préoccupé.

C'est là que la morsure devient particulière. Une phrase frontale, au moins, se donne comme telle. Elle peut être rude, maladroite, injuste, excessive, mais elle offre une surface de réponse. Elle a un auteur, une direction, une responsabilité. La phrase prétéritionnelle, elle, mord autrement. Elle approche avec une politesse presque parfaite. Elle baisse la voix. Elle s'enveloppe de prudence. Elle donne parfois à celui qui la prononce l'apparence d'une personne raisonnable, nuancée, soucieuse de ne pas brutaliser. Puis elle plante malgré tout sa dent.

Et celui qui reçoit la morsure hésite.

S'il répond vivement, il paraîtra susceptible. S'il demande des précisions, il aura l'air de confirmer que quelque chose se cache. S'il proteste, la prudence de l'autre deviendra son bouclier : "je n'ai jamais dit cela", "vous interprétez", "je faisais simplement attention", "je ne voulais pas vous blesser". S'il se tait, la phrase reste. Elle travaille la pièce. Elle s'installe dans les regards, dans les silences, dans les petits reculs collectifs.

La prétérition est une parole qui sait très bien laisser des traces sans laisser d'empreintes.

Voilà pourquoi elle est si efficace. Et voilà pourquoi elle est si irritante.

Elle permet de déposer une critique sans l'énoncer pleinement, d'installer un soupçon sans le soutenir ouvertement, de salir une réputation sans paraître y toucher, de charger un dossier sans avoir l'air d'y mettre du poids. Elle donne à celui qui parle le bénéfice de la retenue, tout en imposant à celui qui écoute le trouble du sous-entendu.

Il y a, dans cette figure, une morale très pauvre de la parole. Une morale qui voudrait les effets sans les conséquences, la précision sans la franchise, l'influence sans la responsabilité. Elle ne cherche pas toujours la vérité. Elle cherche parfois l'avantage de la suggestion.

Et dans le travail, la suggestion peut faire beaucoup de dégâts.

Car l'entreprise est un lieu où les phrases circulent vite, mais où leurs effets mettent longtemps à disparaître. Une réserve prononcée en réunion peut suivre quelqu'un pendant des mois. Une allusion dans un compte rendu peut modifier la perception d'un comportement. Une phrase commencée par "je ne voudrais pas dramatiser" peut produire exactement le drame qu'elle prétend éviter. Une inquiétude "partagée par plusieurs personnes" peut suffire à transformer un collègue en sujet de vigilance, un manager en suspect, une équipe en problème, une décision en faute.

Tout cela peut partir d'un élément réel.

C'est précisément ce qui rend la chose plus dangereuse.

La prétérition ne ment pas toujours. Elle peut même s'appuyer sur une part de vérité. Oui, une réunion s'est mal passée. Oui, une personne a été sèche. Oui, une décision a été mal comprise. Oui, un dossier a pris du retard. Oui, une équipe s'interroge. Oui, un comportement peut poser question. Oui, un désaccord existe. Mais la vérité d'un fragment ne donne pas automatiquement raison à la manière de s'en servir.

C'est une confusion majeure, et l'une des plus fréquentes dans les jeux subtils de la rhétorique.

Beaucoup de personnes mélangent, parfois sans même le voir, deux choses qui devraient rester distinctes : avoir un élément vrai et avoir raison dans l'usage que l'on en fait.

Une chose peut être vraie, et pourtant injuste à formuler ainsi.

Une remarque peut contenir un fait, et devenir malgré tout une attaque.

Une allusion peut s'appuyer sur un événement réel, et produire une interprétation déloyale.

Un silence annoncé peut prétendre à la retenue, et fonctionner comme une accusation.

Avoir raison sur un détail ne donne pas toujours raison dans la phrase entière.

La rhétorique aime cet intervalle. Elle s'y installe avec aisance. Elle prend un morceau de réel, puis l'oriente. Elle choisit l'ordre des mots, le moment, le ton, le public, le silence autour, la nuance apparente, la réserve finale. Elle ne fabrique pas seulement ce qui est dit. Elle fabrique ce que les autres comprendront.

La prétérition est redoutable pour cela. Elle attire l'attention sur ce qu'elle prétend écarter. Elle donne à l'auditoire le sentiment d'avoir compris par lui-même, alors que la compréhension a été soigneusement conduite. Elle laisse croire à une pudeur, alors qu'elle organise parfois une insistance. Elle laisse croire à une distance, alors qu'elle rapproche l'accusation au plus près.

"Je ne vais pas dire que cette personne pose problème."

Personne n'a dit qu'elle posait problème.

Mais chacun vient de l'entendre.

Dans les collectifs de travail, cette mécanique peut devenir une manière presque ordinaire d'empoisonner l'air. Non pas par grande violence déclarée. Par petites doses prudentes. Par phrases qui restent suspendues. Par demi-mots. Par réserves élégantes. Par ces formulations qui donnent l'impression qu'un danger serait identifié, mais qu'il serait trop délicat de le nommer. La parole devient alors un animal poli. Elle ne grogne pas. Elle ne montre pas les dents. Elle avance doucement, pose sa marque, puis se couche dans un coin avec des airs innocents.

Mais quelqu'un saigne.

Il faut se méfier des phrases qui mordent en demandant pardon.

Elles existent partout où la parole engage et où la responsabilité fait peur. Dans les réunions où personne ne veut ouvrir frontalement un conflit. Dans les organisations où la transparence est affichée, mais où la franchise est risquée. Dans les équipes où il faudrait parler d'un désaccord, mais où chacun préfère déposer des signaux. Dans les hiérarchies où une critique directe pourrait coûter cher. Dans les collectifs où le malaise cherche une langue acceptable. Dans les mails où chaque formule sert à se couvrir autant qu'à informer.

La prétérition n'est donc pas seulement une figure agressive. Elle dit aussi quelque chose d'un environnement.

Lorsqu'un collectif parle trop souvent ainsi, il faut peut-être se demander pourquoi la parole directe y devient si difficile. Pourquoi faut-il tant de détours ? Pourquoi la critique doit-elle se déguiser ? Pourquoi l'alerte ne peut-elle pas se formuler clairement ? Pourquoi le désaccord doit-il porter un masque ? Pourquoi chacun préfère-t-il dire qu'il ne dira pas plutôt que de dire simplement, calmement, loyalement, ce qui doit être dit ?

Une organisation qui oblige les paroles vraies à passer par des ruses fabrique elle-même une partie du problème.

Mais cette explication ne suffit pas à absoudre celui qui choisit la ruse. Car il existe une différence entre la prudence nécessaire et la prudence manipulatoire. La première protège. La seconde esquive. La première cherche la justesse. La seconde cherche l'effet. La première respecte la personne dont elle parle. La seconde la place dans une scène où elle devra se défendre contre ce qui n'a pas été assumé.

Il y a des prudences respectables. Il y a des silences nécessaires. Il y a des manières délicates d'aborder un sujet sensible, surtout lorsqu'une personne, une santé, une situation intime, un conflit ou une fragilité sont en jeu. La franchise n'autorise pas la brutalité. Dire les choses n'exige pas de les jeter au visage de quelqu'un. Une parole vraie peut être lente, précautionneuse, soigneuse, attentive. Elle peut choisir son moment, son cadre, son destinataire. Elle peut s'interdire l'humiliation.

Mais elle ne devrait pas se cacher derrière une fausse retenue pour mieux blesser.

La différence est là.

Une parole délicate prend soin de ce qu'elle dit.

Une prétérition agressive prend soin de celui qui parle.

Elle le protège de sa propre phrase. Elle lui permet de reculer au moment où l'autre reçoit le coup. Elle fabrique une scène profondément asymétrique : l'un a posé quelque chose, l'autre doit répondre à une chose qui, officiellement, n'a pas été dite. Et plus il tente de la saisir, plus elle lui échappe.

C'est cette impossibilité de réponse qui me paraît si violente.

Il est possible de répondre à une critique. Il est possible de discuter un fait. Il est possible de contester une interprétation. Il est possible de demander des exemples, de corriger, de reconnaître une erreur, de déplacer le débat. Mais comment répondre à une phrase qui commence par retirer ce qu'elle avance ? Comment répondre à une insinuation qui porte déjà son démenti ? Comment répondre à quelqu'un qui a organisé la scène pour pouvoir dire ensuite : "ce n'est pas ce que j'ai voulu dire" ?

La prétérition rend l'autre responsable de l'interprétation qu'elle a pourtant fabriquée.

Voilà son tour de force.

Elle souffle, puis reproche à la pièce d'avoir entendu.

Dans le travail, cette mécanique abîme la confiance. Elle rend les échanges moins francs, les réunions plus prudentes, les équipes plus soupçonneuses. Elle apprend à chacun à écouter non seulement les mots, mais les arrière-mots. Elle déplace l'attention du travail vers l'analyse des intentions. Elle fabrique cette fatigue particulière des environnements où il faut sans cesse décoder : qu'a-t-il voulu dire ? Qui est visé ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi devant ces personnes ? Pourquoi cette précision ? Pourquoi ce silence après cette phrase ?

À force, le langage ne sert plus seulement à travailler. Il sert à se protéger du langage.

C'est un signe assez inquiétant.

Car un collectif a besoin de paroles capables de tenir debout. Des paroles qui peuvent être discutées parce qu'elles ont accepté d'exister clairement. Des paroles qui ne confondent pas la nuance avec la fuite. Des paroles qui savent dire une inquiétude sans salir, une critique sans humilier, un désaccord sans insinuer, un fait sans le tordre pour lui faire produire plus qu'il ne contient.

La vérité n'est pas seulement une matière première. Elle demande une éthique d'usage.

C'est peut-être ce que la prétérition oublie le plus. Elle croit parfois se sauver parce qu'elle s'appuie sur quelque chose de vrai. Mais une vérité mal tenue peut devenir injuste. Une vérité sortie de son cadre peut devenir une arme. Une vérité utilisée au mauvais moment, devant les mauvaises personnes, dans une formulation trop insinuante, peut produire une violence que son exactitude partielle ne suffit pas à laver.

La question n'est donc pas seulement : est-ce vrai ?

La question est aussi : pourquoi le dire ainsi ? À qui ? À quel moment ? Avec quelle intention ? Avec quel courage ? Avec quelle possibilité laissée à la personne concernée de répondre vraiment ? Avec quelle part assumée de responsabilité ?

Dans le travail, cette exigence est essentielle. Parce que la parole n'y flotte jamais dans le vide. Elle engage des places, des réputations, des parcours, des relations, des collectifs, des décisions. Elle peut ouvrir un espace de clarification. Elle peut aussi installer durablement un doute. Une phrase prudente peut devenir une trace. Une allusion peut devenir une réputation. Un "je ne dis pas que" peut devenir, dans l'oreille des autres, exactement ce qui sera retenu.

C'est pourquoi il faudrait cesser de confondre la finesse avec le détour.

Il y a des personnes qui se croient subtiles parce qu'elles ne parlent jamais directement. Elles appellent cela de la nuance, de la diplomatie, de l'intelligence relationnelle. Parfois, c'est seulement de la peur. Parfois, de la stratégie. Parfois, une forme très ordinaire de lâcheté. La vraie finesse ne consiste pas à faire comprendre sans dire. Elle consiste à dire assez justement pour que la parole n'ait pas besoin de se cacher.

Dire franchement ne veut pas dire dire violemment.

Dire clairement ne veut pas dire dire brutalement.

Dire loyalement ne veut pas dire tout dire, à tout le monde, n'importe comment.

Mais lorsque quelque chose doit être dit, il faudrait avoir le courage minimal de ne pas commencer par prétendre que cela ne sera pas dit.

Il existe des phrases plus simples.

« J'ai une inquiétude et je souhaite la formuler clairement. »
« Je ne veux pas vous blesser, mais je vais nommer un point précis. »
« Je peux me tromper, mais voici ce que j'ai observé. »
« Je distingue le fait, mon interprétation et la question que cela pose. »
« Je préfère vous le dire directement plutôt que de laisser une allusion circuler. »

Ces phrases n'ont pas la grâce venimeuse de la prétérition. Elles sont moins brillantes. Moins commodes. Moins protectrices pour celui qui parle. Mais elles ont une supériorité immense : elles permettent à l'autre de répondre.

Une parole juste devrait offrir cette possibilité.

Elle devrait accepter d'avoir un auteur. Un lieu. Une intention. Une limite. Elle devrait distinguer ce qui a été vu de ce qui a été déduit, ce qui est certain de ce qui est supposé, ce qui relève d'un fait de ce qui relève d'un malaise, ce qui appartient au travail de ce qui appartient à la rumeur, à l'agacement, au fantasme ou à l'inquiétude.

C'est plus difficile, bien sûr.

Il faut renoncer au confort des sous-entendus. Il faut perdre la petite supériorité de celui qui laisse entendre sans se compromettre. Il faut accepter d'être contredit. Il faut accepter que l'autre demande : pourquoi dites-vous cela ? Sur quoi vous appuyez-vous ? Qu'attendez-vous de cette phrase ? Que cherchez-vous à faire avancer ?

Il faut accepter que parler engage.

Mais peut-être est-ce précisément cela, une parole professionnelle adulte.

Non une parole parfaite. Non une parole sèche. Non une parole purgée de toute émotion. Une parole capable d'assumer son geste. Une parole qui ne laisse pas l'autre se débattre avec une pierre déposée au milieu de la pièce pendant que la main, déjà retirée, prétend n'avoir fait que passer.

La prétérition continuera d'exister. Elle appartient à la langue, à la littérature, à la politique, aux conversations humaines, à nos façons de contourner ce qui brûle un peu. Elle peut être drôle, élégante, ironique, parfois brillante. Mais dans le travail, lorsqu'elle sert à viser sans assumer, à mordre sans montrer les dents, à mélanger vérité partielle et raison morale, elle mérite d'être regardée pour ce qu'elle devient : une petite technologie de l'évitement.

Et parfois, une violence polie.

Il serait plus simple, peut-être moins brillant, mais infiniment plus loyal, de parler autrement.

Une parole vraie serait plus honnête.

Plus intelligente.

Plus assumée.

Allez, courage.

Marlène BOURGEOIS

Service social du travail externalisé et coaching professionnel

https://www.cabinetmb-solutionssociales.fr
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